Dans le monde de l’horlogerie suisse, certaines entreprises se distinguent non seulement par leur savoir-faire, mais aussi par leur histoire et leur engagement envers l’excellence. Jean Singer et Cie SA, fondée en 1919 par la famille Jean Singer, est l’une de ces institutions. Aujourd’hui dirigée par Joris Engisch, représentant la cinquième génération, cette entreprise familiale a su s’adapter aux défis de l’industrie tout en conservant son héritage. Dans cette interview, Joris nous dévoile les coulisses de cette fabrique de cadrans d’exception, ses défis, ses motivations et ses ambitions pour le futur, tout en partageant son attachement à la culture du bien-être au travail.
Qui êtes-vous ?
Je m’appelle Joris Engisch. J’ai la chance d’être le propriétaire et directeur général de Jean Singer et Cie SA.
Quelle est l’activité de votre entreprise ?
Nous sommes spécialisés dans la fabrication de cadrans de montres pour les marques horlogères les plus prestigieuses de Suisse.
Depuis combien de temps l’entreprise existe-t-elle ?
La société a été fondée en 1919 par la famille Jean Singer. Nous avons célébré notre centenaire en 2019. Aujourd’hui, je représente la deuxième famille à diriger l’entreprise, mais c’est déjà la cinquième génération au total. Il y a eu deux générations de la famille Singer, puis trois générations de la famille Engisch.
Donc, avant vous, c’était votre père et votre grand-père qui dirigeait ?
Oui, c’était mon grand-père, puis mon père, et ensuite moi. Avant cela, c’était Monsieur Jean Singer qui a fondé l’entreprise, suivi de son fils, Paul Émile.
Comment se fait-il que vous ayez repris l’entreprise ? On voit souvent les enfants se diriger vers d’autres domaines.
C’est vrai, et pour moi, cela a commencé différemment. J’ai d’abord fait des études de médecine, mais la médecine n’a pas voulu de moi… raison pour laquelle j’ai dû, à 20 ans déjà, faire une reconversion professionnelle. J’ai donc réorienté carrière et bifurqué vers des études d’ingénieur. Ensuite, après mon école d’ingénieur, j’ai travaillé trois ans pour une marque horlogère de la région avant de rejoindre l’entreprise familiale en 2007 pour travailler avec mon père.
Votre père travaille – t – il toujours avec vous ?
Non, il a pris sa retraite en 2011.
Et c’est à ce moment-là que vous avez pris la direction ?
Oui, exactement, j’ai officiellement pris la direction en 2011.
Quels ont été les défis auxquels vous avez fait face pendant ces années ?
Le plus grand défi aujourd’hui, c’est que nos clients sont également nos concurrents. Beaucoup de marques horlogères possèdent en interne leurs propres ateliers de fabrication de cadrans et de composants. Nous devons être meilleurs qu’eux pour qu’ils continuent de travailler avec nous. C’est un véritable challenge, surtout face aux moyens financiers considérables de ces grands groupes.
Comment faites-vous pour rester compétitif et attirer les meilleurs talents ?
Nous devons offrir plus qu’un simple emploi. Nous créons une atmosphère de travail agréable et familiale. Par exemple, nous avons une salle de fitness et un employé qui propose des massages, créant un environnement où nos employés se sentent valorisés. Chez nous, les employés ne sont pas des numéros ; ils se sentent vraiment considérés. C’est ce que recherchent les jeunes aujourd’hui : un sens au travail et une reconnaissance.
Combien d’employés avez-vous actuellement ?
Nous comptons 383 employés sur le site de Boudry. Nous avons également une société fille à La Chaux-de-Fonds et une autre à Bangkok, toutes deux spécialisées dans les cadrans pour le marché horloger suisse.
Combien de cadrans produisez – vous par an ?
En tant qu’entreprise familiale nous restons très discret sur les chiffres mais nous avons produit en 2024 environ 1’500’000 cadrans toutes entreprises confondues
C’est impressionnant. Et tout est automatisé ?
Pas complètement. Certaines étapes sont automatisées, mais beaucoup d’opérations, notamment les finitions, restent manuelles. Nous avons 650 références actives, et un tiers de ces références sont nouvelles chaque année. Il est difficile d’automatiser un processus en constante évolution.
Comment faites-vous pour maintenir la qualité de vos prestations ? J’imagine que les exigences des marques de luxe sont élevées.
C’est de plus en plus compliqué, car les montres de luxe doivent être parfaites. Les défauts qui étaient tolérés il y a des années ne le sont plus aujourd’hui, ce qui est normal. Nous avons également des moyens de contrôle beaucoup plus sophistiqués. Nous formons nos employés pour maintenir ces standards élevés.
Vous avez des équipements de contrôle automatisés ?
Oui, nous utilisons des systèmes de contrôle automatiques, mais l’œil humain reste essentiel. La norme dans l’horlogerie est de ne pas avoir de défaut visible à 30 cm à l’œil nu. Bien que nous utilisions des microscopes pour vérifier les détails, il est important de trouver un équilibre.
Et vous, qu’est-ce qui vous motive personnellement à continuer ?
J’ai vraiment choisi de reprendre l’entreprise, contrairement à mon père, qui y a été un peu contraint. Mon objectif est de pérenniser l’entreprise pour, peut-être, la transmettre à mes enfants s’ils le souhaitent et en ont les compétences.
Vous avez quatre enfants, est-ce qu’ils s’intéressent déjà à l’entreprise ?
Oui, j’ai des jumeaux de 13 ans, un garçon de 10 ans et une petite fille de 2 ans. Ils posent déjà des questions sur l’entreprise et sont curieux. Ils me posent des questions que je ne posais pas à leur âge, il démontre déjà un intérêt précoce. Peut-être qu’un jour, l’un d’entre eux reprendra le flambeau ?
Selon vous, que pourrait faire le canton de Neuchâtel pour attirer davantage d’entreprises ?
Il faudrait faciliter l’accès à des terrains et à des bâtiments pour les entreprises locales. On met beaucoup d’efforts à attirer de grandes entreprises externes, ce qui est positif, mais il ne faut pas oublier les entreprises locales qui sont là depuis des décennies, qui possèdent un savoir-faire et des compétences exceptionnels, et qui cherchent également à se développer. Il est essentiel de mettre en lumière et de valoriser toutes ces entreprises, car elles représentent le socle de l’économie régionale et sont porteuses d’innovation et de dynamisme.
Peut-être que c’est aussi lié à l’héritage de discrétion des horlogers ?
Absolument. Historiquement, il y avait une culture du secret dans l’horlogerie. On n’a souvent pas le droit de dire avec qui on travaille, même si tout le monde le sait. Aujourd’hui, je trouve dommage que les marques n’admettent pas qu’elles s’appuient sur des fournisseurs comme nous pour produire leurs montres. Cela pourrait nous aider à mieux nous mettre en avant.
